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Denis Corpet : nourritures terrestres (et célestes) contre le cancer

Il y croit dur comme fer : certains aliments ont un effet protecteur contre le cancer, d’autres favorisent son apparition. Et dans son laboratoire de l’Inra à Toulouse, il tente de démonter leurs mécanismes. Portrait d’un passionné de nourriture qui aspire à la frugalité.

Quand on tape « Denis Corpet », dans un moteur de recherche, un portail apparaît, qui dirige vers de nombreux sites web thématiques : scientifique, c’est logique puisque l’homme dirige l’équipe « alimentation et cancer » au sein de l’unité Xénobiotiques de l’Inra (*) à Toulouse ; familial : on fait connaissance avec la tribu Corpet ; religieux : il est un croyant affiché, ce qui est rare chez les scientifiques ; d’alpinisme qu’il pratique à un bon niveau…

A 56 ans, il connaît tous les trucs du web pour être référencé le mieux possible, revendique « deux millions de pages », mais prône la frugalité, fait 15 km par jour à vélo pour venir à l’Ecole vétérinaire de Toulouse où il travaille, affirme ne pas se chauffer chez lui, et mange des boîtes de conserve achetées chez les hard-discounters.

Cancer : la piste de l’alimentation

Denis Corpet, c’est cela : un mélange de « gros égo », comme il dit lui-même, et de décroissance. L’ascèse a ses limites, il n’arrive quand même pas à renoncer au thé vert, au café et au chocolat produits au détriment des surfaces cultivables du tiers-monde. Il faut dire, précise-t-il, que ces produits renferment des substances qui ont aussi quelques effets bénéfiques.

« Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai ce que tu gagnes, ou ce que tu risques » semble d’ailleurs être sa devise, puisqu’il a placé la nutrition au cœur de son travail scientifique. En 1989, après quinze ans de recherches sur les bactéries intestinales, il souhaite se réorienter. A ce moment, un de ses proches décède d’un cancer du côlon, dans la survenue duquel l’alimentation peut jouer un rôle.

« Les cancers sont très différents, mais on peut dire qu’environ 30% est dû au tabac, 40 à 50% à l’alcool et à l’alimentation, et le reste à des causes génétiques et des expositions professionnelles ». Denis Corpet étudiera donc les responsabilités de l’alimentation sur lesquelles il y a consensus, affirme-t-il en citant un travail du WCRF (fonds mondial de recherche contre le cancer), qui a compilé près de 200 études sur le sujet, même si certains scientifiques contestent le lien entre alimentation et cancer.

Les nitrites de la charcuterie en ligne de mire

Avec son équipe, premier « coup de bol » : il découvre que le polyéthylène glycol, un banal laxatif, exerce un effet protecteur vis-à-vis du cancer du côlon chez l’animal. Mais ce sont surtout les substances nocives qui vont l’intéresser. « La plupart des labos du monde travaillent sur ce qui est bon. Avec les fruits et légumes, on peut avoir des crédits. Moi, je travaille surtout sur ce qui est mauvais ». Ou plus exactement ce dont il ne faut pas abuser.

Des experts en nutrition américains recommandent ainsi d’éviter la viande rouge et surtout la charcuterie. « Notre hypothèse, c’est que l’alliance des nitrites, utilisés pour conserver la charcuterie, et de l’hème, autrement dit le rouge de la viande, favorise la survenue de cancers. On constate en pratique que les gens qui mangent le plus de charcuterie ont plus de cancers du côlon. Mais ils ont peut-être d’autres comportement, d’autres facteurs de risques qui expliquent cela ».

Dans son laboratoire, Denis Corpet déclenche un début de cancer du côlon chez des rats et les met au régime charcuterie avec nitrites, sans nitrites, ou sans charcuterie du tout. « On constate qu’avec la charcuterie avec nitrites, les cancers réels sont plus nombreux et évoluent plus vite. On ne peut pas dire que le saucisson est déclencheur, mais on peut dire qu’il favorise l’évolution d’un pré-cancer ». Reste à transposer le modèle chez l’homme, ce qui n’est pas toujours évident.

Pas d’intégrisme nutritionnel

Alors, au nom du principe de précaution, faut-il se priver d’une bonne tranche de jambon ? Non ! Pas question pour Denis Corpet de tenir un discours nutritionnel moralisateur et culpabilisant : « on ne peut pas dire : ne mangez pas ceci, ne buvez pas cela, ce n’est socialement pas audible ».

Sur son site, ses conseils en nutrition ressemblent plutôt à un inventaire à la Prévert, avec pour certains des aliments qu’il préconise des arguments scientifiques plutôt ténus, mais le tout est présenté avec une bonne humeur contagieuse. Cinq fruits et légumes par jour ? « Il faudrait même en manger plus. Même si un lien direct n’est pas établi, des études épidémiologiques montrent un effet protecteur »

En revanche, il va à rebrousse-poil de certaines idées reçues. « Manger bio, c’est sympa, ça protège la planète, mais pas contre le cancer. Il vaut mieux manger du saumon d’élevage avec des épinards en boîte qu’un steak-frites bio ». Son déjeuner du jour est en accord avec ses positions : épinards en boîte donc, et sardines à l’huile « avec l’arête, c’est bourré de calcium ».

Ni intégriste diététique, donc, ni intégriste religieux. Denis Corpet se dit profondément croyant, et explique que sa foi « pas agressive » l’aide à être un meilleur chercheur. Mais il écrit sur son site web que certaines propositions du dogme catholique sont a priori « dures à avaler ». En matières de nourritures célestes comme terrestres, il convient donc d’être prudent.